Charles Elias Chartouni/L’Iran et le théâtre des ombres/شارل الياس شرتوني: إيران ومسرح الظلال

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L’Iran et le théâtre des ombres
Charles Elias Chartouni/November 29/2020
شارل الياس شرتوني: إيران ومسرح الظلال/29 تشرين الثاني/2020

L’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, coordinateur du programme nucléaire iranien, déploie une des figurations de la guerre des ombres qui oppose l’Iran aux USA et Israël suite à la répudiation unilatérale actée par l’administration Trump ( 8 mai, 2018 ), à la relance du programme de recherches nucléaires à visée militaire, et aux affrontements alternés qui leur ont succédées.

Contrairement à l’impression communément relayée par l’Iran et certaines mouvances de la gauche, le côté ombrageux de cet accord, laborieusement négocié par l’administration Obama et le tandem Rouhani-Zarif au sein du régime iranien, n’a jamais été dissipé et a failli capoter bien avant l’accès de l’administration Trump.

L’administration Obama a édicté des mesures de rétorsion financière à l’endroit de l’Iran, en vue de sanctionner sa duplicité, son louvoiement à l’égard des stipulations de l’accord, ses recherches et productions balistiques, et son instrumentalisation au profit d’une stratégie de sabotage et déstabilisation qui s’est étendue sur l’ensemble du Moyen Orient.

L’esprit de l’accord a été déjoué en faveur d’une latitude manœuvrière qui a donné lieu à une politique de subversion tous azimuts, tout en laissant planer des doutes sur la nature de l’adhésion au présumé accord.
Les préalables à cet accord laissaient croire à une hypothétique normalisation du régime iranien, une intégration progressive aux normes de la communauté internationale, et une forme de desserrement à l’endroit des libertés publique et privée en Iran.

Or il n’en était rien depuis le commencement, lorsque la démarche et les négociateurs ont été remis en question par les extrémistes du régime, et le processus n’a avancé que de manière cahotante et à coup de compromis boiteux entre les différents fiefs d’une révolution islamique dépouillée de toute légitimité démocratique.

Du côté américain, les querelles de l’investiture démocratique n’ont pas tardé, au lendemain de l’élection de Donald Trump, à exhiber leurs contradictions, et monter en épingle les divergences de scénarios en matière de politique étrangère peu soucieuse de consensus, alors que l’Iran offrait, en l’occurrence, le point de cristallisation de la nouvelle guerre froide dans ses versions interne et externe.

Loin de céder à l’hypothèse d’une stratégie de changement de régime, comme le laissait entendre John Bolton, Donald Trump se rétracte de l’accord nucléaire négocié et finalisé par l’administration d’Obama, dont il cherchait à se démarquer ostensiblement, propose au régime iranien un accord global basé sur des stipulations stratégiques ( sécuritaire, économique, et politique ) qui n’ont eu, paradoxalement, aucun effet d’entraînement, à cause de la stratégie frontale de rupture adoptée par l’administration Trump, et ses effets contraignants à l’endroit d’un régime dont la survie est principalement due aux zones d’ombre qu’il s’est aménagé aux croisements des géopolitiques controversées d’un Moyen Orient éclaté.

Le complexe obsidional de l’Iran chiite en quête d’amarrages sécuritaires dont les contours s’alignent sur le tracé de la présence chiite au Moyen Orient, le récit d’une dystopie religieuse qui tient par les mythes d’une révolution islamique prématurément discréditée et la politique de répression sauvage à l’égard de toutes formes de dissidence, et par les avancées hasardeuses d’une politique d’expansion régionale qui a alimenté les entropies d’un ordre régional qui n’a jamais pu asseoir une légitimité politique normative, permettent d’établir les coordonnées d’une idéocratie en état de crise endémique.

Les échecs d’une gouvernance idéologique inepte qui a failli dans tous les domaines de l’administration publique ( financière, économique, énergétique, sociale, urbaine, environnementale, sanitaire ,… il suffit de récapituler les indicateurs respectifs ), la loi d’airain de l’oligarchie religieuse, et la corruption systémique ont fini par écorner la légitimité d’un régime révolutionnaire qui prétendait au changement.

La politique de nucléarisation ne se comprend qu’à la lumière de cette instabilité endémique à un régime qui n’a d’autre recours pour survivre, que la répression à l’intérieur et la déstabilisation à l’extérieur ( c’est la règle de survie de tous les régimes arabes ).

Le régime iranien, indépendamment, des alternances démocratiques aux États Unis et en Israël, est loin de pouvoir engager une politique de normalisation à l’extérieur, et de libéralisation à l’intérieur, car il entrevoit dans les deux cas, les prémisses de sa fin imminente.

Le recours aux théories complotistes et aux anathèmes fortement prisés par les totalitarismes du siècle dernier, n’arriveront jamais à bout d’un échec patent, celui de l’idée et des schémas politiques de désastre qu’elle a pu inspirer.

Les aléas d’une guerre à court de moyens, les failles sécuritaires évidentes d’un régime aux abois, les effets délétères d’une gouvernance publique entièrement faillie, les crises économique, sociale et environnementale, la gestion désastreuse des infrastructures nucléaires et de leurs doubles sécuritaire et stratégique, renvoient le régime iranien à ses scotomes idéologiques, aventures militaires hasardeuses, et politique de terreur comme équivalents fonctionnels à une stabilité aussi illusoire que convoitée.

Les assassinats de l’architecte en chef du plan nucléaire, de Qassem Suleimani, d’Abou Mohammad al Masri un des chefs d’Al Qaida réfugié en Iran, le sabotage des installations nucléaires adjacentes à Natanz, et le vol des archives nucléaires, envoient un message prémonitoire à l’Iran: c’est soit la fin d’une ère et le commencement d’une nouvelle, ou la continuation d’un scénario de pourriture et de conflits ouverts que le babillage idéologique n’est plus en mesure de dissimuler.