Charles Elias Chartouni: La fin d’un épisode ou la mort d’un pays/شارل الياس شرتوني: نهاية مرحلة ام نهاية بلد؟

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La fin d’un épisode ou la mort d’un pays
Charles Elias Chartouni/July 16/2021
شارل الياس شرتوني: نهاية مرحلة ام نهاية بلد؟

Le marasme politique qui prévaut dans le pays est loin d’être épisodique ou de transition, il relève dorénavant d’une crise structurelle qui remet en question sa raison d’être, ses choix normatifs de démocratie constitutionnelle-pluraliste et libérale, et les conditions d’exercice d’une souveraineté nationale mise à mal par des condominiums alternatifs, des régimes de tutelle et d’intervention qui sont à l’origine des guerres par procuration que le pays a connues tout au long du centenaire.

Les conflits du passé ont façonné, tant bien que mal, une culture politique basée sur le compromis et la modération, alors que les crispations idéologiques de nature totalitaire des soixante dernières années, ont donné lieu à de conflits ouverts et des politiques de subversion qui se sont déployés à l’intersection des clivages idéologiques de la guerre froide, de la crise de l’État-nation dans cette région du monde, des alliances de subversion (gauche totalitaire et organisations palestiniennes), des aléas de la guerre froide arabe et des régimes d’intervention qui en ont découlée, de l’occupation syrienne et des embardées sécuritaires d’Israël menacé par l’instabilité endémique d’un pays entièrement délité. À cela s’ajoute, une hypothétique fin de guerre en 1990, où un régime de gouvernance hybride s’est construit au croisement des régimes alternatifs de souveraineté limitée, discrétionnaire ou carrément de mise à mort, et des découpages oligarchiques qui ont détruit la notion et la réalité d’État et a fortiori d’État de droit.

Le délitement,auquel nous assistons, loin d’être un effet de circonstance, s’inscrit dans une durée longue qui a remis en cause la légitimité nationale du pays, sa consistance étatique, sa culture politique démocratique et libérale, les notions du bien commun et de la gestion rationnelle et éthique des ressources économiques, au profit des querelles sauvages d’intérêt entre des prédateurs et des oligarques qui ont transformé l’État en source d’enrichissement illicite (l’État-butin), instrument de domination sectaire et carte d’échanges dans le cadre des rivalités stratégiques moyen orientales. La désagrégation,à laquelle nous assistons actuellement, est l’aboutissement de cette conjonction de facteurs qui ont fait éclater l’ensemble de l’ordre étatique régional qui a succédé aux régimes successifs des califats islamiques, de leurs dynamiques socio-politiques souterraines, et de l’inaptitude de “l’État importé” à pouvoir générer des liens civique et de citoyenneté qui s’articulent autour de l’objectivité principielle de la notion d’État et des régimes de droit qui lui sont afférents.

Le Liban a eu le mérite de fonder sa raison d’être politique sur la base d’une construction nationale imaginée, d’une entrée négociée dans l’ordre politique régional naissant, d’une adhésion délibérée aux normes de la démocratie parlementaire et de l’État de droit qui a frayé son chemin dans la friche d’une modernité interstitielle et au bout du compte faillie. Suite à ces considérations de sociologie politique de base je me permets les observations politiques suivantes quant aux évolutions politiques qui vont succéder à cet effondrement abyssal que nous vivons à l’heure actuelle:

-Loin d’être une crise de dysfonctionnement systémique de nature accidentelle ou épisodique, cette crise atteint les fondements de l’ordre politique, et la viabilité d’un pays contesté dans sa légitimité nationale. La politique de subversion des mouvances chiites s’inscrit dans le cadre d’une entreprise de remaniement géopolitique pilotée par la politique impériale de la république islamique iranienne, et les crises récurrentes au niveau de l’alternance démocratique ne font que répercuter la crise de la légitimité nationale, de la norme démocratique et ses prémisses égalitaire et consensuelle, et de la prégnance des institutions de l’État de droit. Or, toutes ces considérations principielles sont entièrement reléguées au profit d’une politique de subversion qui s’inscrit au croisement d’une stratégie résolue de domination chiite, et de l’effondrement de toute civilité démocratique au profit d’une logique de prédation évoluant dans tous les sens.

-La crise financière et économique illustre de manière spectaculaire l’effondrement de toutes formes de gouvernance rationnelle au profit des stratégies concurrentes de patrimonialisation de l’État, des décrochages oligarchiques, et des politiques de prédation qui mettent à profit les ressources de l’État au service des politiques sectaires de domination, d’enrichissement illicite des oligarques et de leurs partenaires dans les secteurs de la banque et des affaires, des régimes transversaux de clientélisme et de prébendes institués par les politiques de puissance sectaire (Chiite, Sunnite, Druze et leurs régimes de féalité institués en milieux chrétiens). La politique du pillage et des captations oligarchiques institutionnalisées étalée sur trois décennies ont fini par constituer la contrepartie financière de la stratégie politique de démantèlement de l’État et de l’hypothétique nation.

Le liban vit dans les interstices d’un entre-deux, celui d’un État-nation nominal et les réalités disparates d’un pays balloté entre des politiques de puissance qui se partagent les dépouilles d’une déliquescence prolongée. La reconstruction des institutions de l’État passe inévitablement par le recouvrement des finances publique et privée, et le rétablissement de la fiduciarité qui est à l’origine de tout lien (ce lieu archi-originaire dont parle Jacques Derrida) et de toute sociabilité humaine et politique.

-En l’absence d’une internationalisation de ce conflit, le Liban passera du statut de l’État failli à celui d’une terre abandonnée où les conflits en tous genres finiront par détruire les conditions mêmes d’une sociabilité politique, et le pays finira par rejoindre les friches d’un moyen orient éclaté. Les évènements du Liban et de l’Iraq en ce moment ne font que se miroiter et illustrer les conséquences dévastatrices de la politique de sabotage iranienne qui répercute de façon mimétique la force destructrice de l’islamisme, toutes tendances confondues, et sa volonté de réduire à néant toute velléité de modernisation, de reconstruction des États territoriaux, et toute formes de civilité qui mettraient fin à ces dynamiques conflictuelles.

La mort de l’État-nation au Liban n’est qu’un variant des vides stratégiques en progression dans cette région du monde, et la mort des illusions ne fait que redoubler l’âpreté de ce nihilisme meurtrier et ses effets dévastateurs.

On est loin des crises institutionnelles en démocratie, on est dans les abîmes d’une modernité faillie où toutes les sauvageries sont non seulement permises mais avidement recherchées.